Le Mythe d’Er

L’argument peut-il être présenté sous la forme d’un mythe? Qu’est-ce que le mythe offre de plus que cet argument simple est incapable de fournir? Qu’est-ce qui se trouve entre les simples paroles du mythe qui sont véhiculées dans leur ensemble à travers son récit? Et qu’est-ce qui pourrait être perdu en utilisant une telle forme d’argument? Platon termine les dix livres de la République avec ce qu’on a appelé le mythe d’Er. Après de nombreux dialogues dans le Livre X autour des maux de l’imitation poétique, Socrate conclut néanmoins le long dialogue par un récit d’une grâce poétique telle qu’il semble presque bouleverser l’équilibre même de l’ensemble du dialogue. Seulement six pages, le Mythe d’Er fait en quelque sorte pencher la balance de la République, car une grande partie du dialogue doit maintenant être réinterprétée à travers la lentille multiforme du récit d’Er.

Socrate implique qu’il connaissait ce mythe avant même le début du dialogue. Pourtant, ce n’est qu’à travers le déroulement du dialogue que le mythe devient une fin appropriée. À quel point la République lirait différemment si elle commençait plutôt que se terminait par le mythe d’Er. Socrate ne présente pas non plus ce mythe comme une histoire probable, commencée par un avertissement tel que “Voici ce que j’ai entendu” comme il le fait dans le Phèdre, ou d’autres dialogues. Tout au long du mythe, Socrate souligne qu’Er a été choisi pour être le messager de l’humanité sur ce qu’il voit se dérouler entre la mort et la nouvelle naissance. Cette intentionnalité donne l’impression que cette connaissance n’est pas donnée par hasard, ou enlevée par l’intelligence de l’humanité, mais est plutôt un don des dieux, un récit destiné à être partagé et connu. Le récit d’Er est-il alors vraiment un mythe ou est-il présenté comme un rapport empirique? Ou Socrate crée-t-il cette histoire dans l’instant, un tissage narratif de tous les fils d’arguments qui se sont avancés d’une manière ou d’une autre dans les dix livres précédents?

 Broche de nécessité

Le thème de la République est la justice, et jusqu’à ce dernier livre, l’accent a été mis sur la façon de connaître la justice dans le monde des vivants. Le mythe d’Er montre l’envers de la médaille, ce qui explique peut-être pourquoi il a tant de poids dans la balance du dialogue. Quels rôles jouent la justice et l’injustice une fois une vie terminée? Socrate en présente un récit dans lequel le destin se mêle au libre choix, et semble conclure que seul le philosophe reste réellement libre.

Au cours de son voyage au-delà des limites de la mort, Er rencontre d’abord les juges assis aux entrées et sorties du ciel et de l’enfer. Une fois qu’une vie a pris fin, ces juges déterminent si une âme a mené une vie juste ou injuste, et envoient l’âme en conséquence vers ses punitions ou ses récompenses. Socrate dit que

Pour chacun à son tour des choses injustes qu’ils avaient faites et pour chacun à son tour des gens qu’ils avaient lésés, ils ont payé la peine dix fois plus, une fois par siècle de leur voyage. . . Mais s’ils avaient fait de bonnes actions et étaient devenus justes et pieux, ils étaient récompensés selon la même échelle.

Dans ce jugement du juste de l’injuste, il est intéressant de noter qu’il n’y a pas de place intermédiaire pour une âme; sa vie est soit considérée comme relevant de l’une ou l’autre catégorie, même si la plupart des vies semblent toutes contenir un mélange d’actions justes et injustes. La qualité de vie détermine la nature des récompenses ou des punitions, mais le lieu dans lequel celles-ci sont accordées est limité.

La plupart des âmes injustes, semble-t-il, sont purifiées par leurs châtiments et leurs souffrances sous la Terre, mais lorsque Socrate vient parler du tyran Ardiée, on dit: “Il n’est pas encore arrivé ici et ne le sera jamais.” Est-il possible, dans cette mythologie, qu’il y ait des “gens incurablement méchants “, ceux qui n’auront jamais la possibilité de se racheter ou de mettre fin à leurs souffrances? Lorsque nous arrivons à la partie du récit dans laquelle leurs vies suivantes sont choisies par les âmes, je ne peux m’empêcher de me demander à quoi a pu ressembler le choix de ceux qui ne refont plus jamais surface des tortures de l’enfer.

Le thème du destin et du libre arbitre est fortement porté par les images du fuseau de Nécessité qui maintient ensemble les verticilles des sphères planétaires. Les sirènes chantent l’harmonie des sphères, tandis que les trois Destins entremêlent leurs propres mélodies avec celles des Sirènes. Alors que les Destins aident à faire tourner les planètes le long de leurs différentes orbites, on nous montre comment le Passé, le Présent et le Futur guident les mouvements des planètes. Le fait que le choix des vies se déroule dans ce cadre donne une indication forte du rôle joué par l’astrologie dans la vision du monde de la Grèce antique bien que, comme le montre la manière dont les vies sont choisies, le libre choix fait toujours partie intégrante de la façon dont son destin est tissé. L’ordre dans lequel les âmes choisissent une nouvelle vie est tiré au sort — attribué au hasard — mais les vies choisies sont choisies par le propre discernement des âmes, en utilisant la sagesse qu’elles ont acquise non seulement de leurs vies précédentes, mais aussi de leur temps passé au ciel ou en enfer. Lachesis, le Destin du Passé, donne ce message aux âmes: “Votre démon ou esprit gardien ne vous sera pas attribué par tirage au sort; vous le choisirez.”La justice n’est donc pas quelque chose dispensé par les dieux, mais plutôt quelque chose cultivé au sein de l’individu.

 Sphères célestes

Le message de Lachesis continue : ” La vertu ne connaît pas de maître ; chacun la possédera plus ou moins, selon qu’il la valorise ou la dédaigne. La responsabilité incombe à celui qui fait le choix ; le dieu n’en a pas.”La vertu n’a pas de maître et pourtant elle est également au service de chaque personne si elle choisit d’assumer ce rôle de maître. Si tel est le cas — que la qualité de sa vertu est déterminée par chaque personne — alors il semble que, quelle que soit la construction minutieuse d’une ville, comment pourrait-on garantir que la justice régnera dans la ville? Est-ce la raison pour laquelle Platon termine son dialogue avec ce mythe? Pour montrer le rôle que joue le libre choix dans la possession de la vertu par les âmes ?

En donnant une image du voyage de l’âme après la mort, une certaine clarté est apportée à la difficulté d’essayer de contrôler la reproduction dans la ville idéale. Même si les parents sont tous choisis selon des normes de haute vertu, les âmes incarnées déterminent finalement le genre de personnes qu’elles deviendront. Il est intéressant de noter que Socrate choisit de ne pas raconter dans le mythe d’Er ce qui arrive à ces âmes mort-nées ou de courte durée — celles qui, dans la ville idéale, pourraient être enlevées à leurs mères et laissées à mourir si elles semblaient inaptes à vivre. S’ils sont considérés dans la vie comme n’étant pas vertueux et ne méritant pas la vie, ce destin était-il également déterminé avant leur naissance? Pourquoi Platon a-t-il choisi de ne pas élaborer sur ce point clé? Quel genre d’âme pourrait choisir une vie qui se terminerait si rapidement sur la base de leur manque apparent de mérite dans la vie?

Le Mythe d’Er se termine avec Socrate déclarant que la tâche la plus importante que l’on puisse entreprendre dans la vie est d’étudier comment déterminer une vie vertueuse lorsque vient le temps d’en choisir une nouvelle. C’est la tâche du philosophe, et il semble ici qu’il considère qu’une vie de philosophie est la meilleure pour toutes les âmes. En étudiant la philosophie, Socrate dit,

il pourra, en considérant la nature de l’âme, raisonner quelle vie est meilleure et quelle pire et choisir en conséquence, appeler une vie pire si elle conduit l’âme à devenir plus injuste, meilleure si elle conduit l’âme à devenir plus juste, et ignorer tout le reste: Nous avons vu que c’est la meilleure façon de choisir, que ce soit dans la vie ou dans la mort.

Socrate note que la plupart des âmes venues du ciel ont choisi des vies moins vertueuses en raison de leur ignorance, tandis que les âmes ascendantes de leur temps au-dessous de la Terre ont pu choisir plus judicieusement en raison de la souffrance dont elles avaient été témoins et vécues. Seul le philosophe a pu choisir une vie vertueuse et profiter également des récompenses du ciel. Socrate indique que cultiver la connaissance de la justice et de l’injustice, comme cela a été démontré dans la pratique tout au long des dix livres de la République, conduira à une meilleure vie de l’âme que d’être simplement vertueux par l’habitude ou la contrainte. Si tel est le cas, alors non seulement le dirigeant de la ville idéale doit être un philosophe, mais chaque citoyen doit également l’être, sinon la ville ne sera pas juste. Peut-être la ville idéale n’est-elle pas une ville dans laquelle le contrôle est imposé de l’extérieur, comme cela a été postulé sous de nombreuses formes dans toute la République, mais plutôt une ville dans laquelle cette boussole vers la vertu et la justice est cultivée en chaque individu.

La culture de la justice intérieure est peut-être aussi la raison pour laquelle la finale de la République est donnée sous la forme d’un mythe narratif: il faut cultiver sa propre sagesse en discernant le sens du mythe. La compréhension doit venir de l’intérieur. Elle ne peut pas, comme dans les arguments plus directs, être imposée de l’extérieur. Ce n’est qu’alors que l’âme est capable d’apprendre le genre de vie qu’elle souhaite mener.

Ouvrages cités

Platon. Platon : Œuvres complètes. Sous la direction de John M. Cooper. Indianapolis, DANS: Hackett, 1997.

Platon, Phèdre, trans. A. Nehamas et P. Woodruff, dans Platon: Œuvres complètes, éd. John M. Cooper (Indianapolis, DANS : Hackett, 1997), 551, 274c.

Platon, République, trans. G.M.A Grube, dans Platon : Œuvres complètes, éd. John M. Cooper (Indianapolis, DANS : Hackett, 1997), 1218, 614d.

Platon, République, 1218, 615a-b.

Plato, Republic, 1219, 615d.

Plato, Republic, 1219, 615e.

Plato, Republic, 1220, 617c.

Plato, Republic, 1222, 620a.

Plato, Republic, 1220, 617d.

Plato, Republic, 1220, 617e.

Plato, Republic, 1218, 615c.

Plato, Republic, 1221, 618d-e.

Plato, Republic, 1222, 619d.

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